Article publié dans la revue La Nef du mois d’octobre 2024.
En France, la gauche est d’essence religieuse. Inséparable de ses origines révolutionnaires, elle ne limite pas ses ambitions aux questions institutionnelles et politiques mais entend régénérer la condition humaine par la politique et enfanter un homme nouveau, émancipé par le progrès.
C’est dans la philosophie des Lumières et l’expérience révolutionnaire que se forge l’identité politique de la gauche.
Historiquement, l’origine du clivage droite / gauche remonte à la séance du 11 septembre 1789, lorsque les députés de l’Assemblée constituante, réunis pour délibérer sur le droit de veto accordé au roi Louis XVI, se répartissent spontanément de part et d’autre du président de l’Assemblée : à droite, les « monarchiens », partisans d’un veto absolu du roi ; à gauche, les « constitutionnels » qui préfèrent un simple veto suspensif et obtiendront gain de cause. Un clivage appelée à structurer durablement la vie politique française autour de l’acceptation ou du refus de l’héritage révolutionnaire.
Mais l’opposition dépasse vite les simples questions institutionnelles puisque la Révolution entend faire table rase du passé et accoucher d’un monde nouveau, enraciné dans la philosophie du contrat social, c’est-à-dire considérant la société non plus comme un fait de nature qui précède l’homme mais comme le produit d’un contrat entièrement élaboré par lui. C’est dans cette vision constructiviste du fait social que la gauche, épousant la cause révolutionnaire, prend les atours d’une nouvelle religion qui s’apparente à un messianisme séculier, c’est-à-dire une volonté de sauver l’homme par le politique, en prétendant éradiquer totalement le mal du corps social.
C’est saint Jean-Paul II qui popularisa l’expression de « messianisme séculier » lors des Journées mondiales de la Jeunesse d’août 2000 à Rome. Évoquant les grands totalitarismes du XXe siècle, il expliquait que « les différents messianismes séculiers, qui ont tenté de se substituer à l’espérance chrétienne, se sont révélés ensuite de véritables enfers ». Avant lui, Albert Camus avait vu dans le messianisme révolutionnaire de 1789 la matrice des grands totalitarismes modernes. Considérer, en effet, que la volonté humaine peut, par ses seules forces, éradiquer le mal qui siège en l’homme, conduit tôt ou tard à l’instauration d’un système totalitaire qui s’épuise non seulement sans parvenir à rendre le monde parfait mais détruit ce qu’il y restait de réalité saine. L’absolutisation du but à atteindre (procurer le bonheur) a pour conséquence de relativiser les moyens mis en œuvre : « Cent années de douleurs, explique Albert Camus dans L’homme révolté (1951), sont fugitives au regard de celui qui annonce pour la cent-unième, la cité définitive » d’où le mal aura été éradiqué. C’est cette croyance profonde en l’avènement d’un paradis rouge ou brun qui a permis de relativiser, dans l’esprit de leurs auteurs, l’horreur des moyens employés pour y parvenir. Si l’on est si proche du but, pourquoi renoncer ? Qu’est-ce que la vie de millions de juifs ou de koulaks au regard du paradis aryen ou de la société sans classes que l’on propose de faire advenir ?
Or, cette ambition de régénérer totalement la société pour façonner un monde nouveau avait été initiée dès la Révolution française : « les hommes de 1789, explique François Furet dans La Révolution française (1965) avaient cru que la reconstruction de l’Etat sur la volonté du peuple donnait la clé du bonheur social ; le jacobinisme de 1793 avait figuré l’apogée de ce volontarisme politique, puisque la dictature révolutionnaire avait cru être en mesure de transformer par son action toute la société civile et de recréer des citoyens vertueux à partir d’individus mus par l’égoïsme ». C’est cette dimension messianique de la Révolution française qui explique le caractère potentiellement totalitaire de la gauche française. Car celle-ci, ignorant la condition humaine marquée par le péché originel, prétend la régénérer à l’aune d’une morale qui oublie cette inclination de l’homme au mal. « J’aimerais être de gauche mais cela demande tellement de qualités humaines que j’y ai renoncé » expliquait avec humour Fabrice Luchini.
De fait, la morale prônée par la gauche s’adresse à un homme vertueux que l’on ne rencontre que rarement dans la réalité de la vie sociale. Quel homme entretiendra un kolkhoze ou toute autre propriété collective avec autant d’énergie que son bien privé ? Là où la gauche fait appel à la vertu publique, la droite considère avant tout l’intérêt personnel en s’efforçant de l’orienter vers le bien commun, partant du principe qu’on ne peut faire le bonheur de l’homme contre lui-même et que celui-ci ne peut – pour reprendre l’exemple de la propriété – entretenir un bien correctement que s’il lui appartient ou qu’il peut en recueillir les fruits. Bassesse et égoïsme de la condition humaine ? La gauche aura beau jeu de dénoncer – non sans raison parfois – le cynisme de la droite. Mais force est de constater que la gauche, qui ne croit pas au péché originel, pêche par utopie et que le réel lui donne souvent tort.
Deuxième caractéristique de la morale de gauche, elle est désincarnée en ce sens qu’elle s’adresse à un homme abstrait qui n’est enraciné ni dans une géographie ni dans une histoire. Depuis la Révolution française, l’homme de gauche défend des principes à portée universelle là où le réactionnaire ou le conservateur, généralement ancré à droite, considère les réalités dans leur incarnation temporelle concrète. L’homme de gauche défendra les droits de l’homme là où l’homme de droite préfèrera évoquer les droits des Français. L’homme de gauche militera en faveur de la démocratie, de la République, de la liberté ou de la tolérance là où l’homme de droite préfèrera circonscrire son horizon politique à la patrie charnelle, considérant que l’on n’accède aux réalités universelles que par la médiation des réalités particulières. D’où une différence majeure au sujet de l’immigration : considérant la société comme une construction sociale dépendant de la seule volonté collective, l’homme de gauche estime que l’on peut y agréger des éléments extérieurs que l’on désigne abstraitement sous le nom de migrants, sans s’interroger sur leur culture ni sur leur désir de s’intégrer à la nation d’accueil alors qu’à droite, la société étant fondé sur un héritage culturel qui préexiste à l’homme, elle ne saurait s’ouvrir à tous sans se dissoudre.
Troisième caractéristique de la morale prônée par la gauche : elle prétend incarner la vérité en politique, rejetant les convictions adverses sous le sceau de l’infamie et du déshonneur, employant au besoin des qualificatifs olfactifs, telles les « idées nauséabondes » que l’on brocarde pour mieux les discréditer sans avoir besoin de les réfuter. À vrai dire, cette posture est inévitable dès lors que la gauche professe une morale désincarnée, arcboutée sur des principes sans les confronter au réel. Une éthique de conviction, pour reprendre le langage de Max Weber, et non une éthique de responsabilité qui envisage les conséquences des actes posés. Une morale du devoir, directement héritée de l’impératif catégorique kantien, en vertu de laquelle sont analysés les choix politiques : restreindre l’accueil des migrants est donc immoral, tout comme rouler en diesel, dans une dialectique manichéenne du bien et du mal qui restreint sans cesse le champ de la liberté politique. « La vérité est une, l’erreur multiple, ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme » écrivait Simone de Beauvoir dans Les temps modernes en 1955. Or, on ne discute pas avec l’erreur, on ne lui accorde pas droit de cité ; ceci explique la difficulté d’une certaine gauche à admettre le pluralisme démocratique. « Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais » affirmait Jean-Paul Sartre en 1961, montrant par là que s’opposer à ceux qui prétendent incarner le sens de l’histoire relève de l’infamie et non du débat.
La doctrine de gauche reprend donc à son compte toutes les caractéristiques de la doctrine chrétienne (prétention à la vérité, universalisme, volonté salvatrice) sauf qu’elle les transfère de l’horizon surnaturel de l’au-delà au monde concret des civilisations temporelles. L’universel n’est plus une promesse mais devient un programme, pour reprendre la distinction établie par Chantal Delsol lors d’une conférence de carême donnée à Notre-Dame de Paris en 2009. C’est dans cette contrefaçon de la vérité chrétienne que réside la tentation totalitaire de la gauche, même s’il faut reconnaître qu’il a toujours existé, en son sein, des hommes conscients de cette dérive, qui ont cherché à l’enrayer (on songe par exemple à Albert Camus).
Si l’on observe, enfin, la gauche dans son développement historique depuis 1789, on observe trois cycles comme autant de phases d’émancipation de l’individu selon une logique progressiste qui trouve son origine dans la Révolution française. Dans Penser la Révolution française (1978), François Furet estime que la Révolution n’est pas seulement un évènement politique du passé mais une promesse d’émancipation perpétuelle, une dynamique ouverte qui continue de se déployer et de produire ses effets. La Révolution française n’est pas terminée, estimait d’ailleurs l’ancien ministre de l’Éducation Vincent Peillon dans un ouvrage éponyme publié en 2008…
La Révolution se veut d’abord un processus d’émancipation politique qui supprime la monarchie de droit divin pour la remplacer par un régime fondé sur la souveraineté du peuple. La nation est ainsi affranchie du droit divin, la décision collective peut s’exercer sans ne rencontrer aucune limite, dans une forme d’hubris qui constitue précisément l’enthousiasme révolutionnaire. Ce premier cycle, porté tout au long du XIXe siècle par les Républicains dans l’opposition puis au pouvoir, prend fin en 1905 par le vote de la loi de séparation des Églises et de l’État. Dès lors, le parti radical, qui a épuisé son programme, décline et se recentre.
À sa gauche, selon la logique sinistrogyre théorisée par Albert Thibaubet dans Les idées politiques de la France (1932) – selon laquelle la vie politique, glissant à gauche, fait apparaître des partis toujours plus à gauche recentrant les précédents – émerge le parti socialiste puis le parti communiste porteurs d’une nouvelle promesse d’égalité. La deuxième émancipation est donc économique et sociale, il s’agit de promouvoir l’égalité réelle et d’affranchir l’individu de la domination du patronat. Elle forme la matrice politique de la gauche jusqu’en 1991 où l’effondrement du bloc soviétique l’oblige à renoncer au collectivisme et à se rallier à l’économie de marché.
Elle se reconvertit alors dans le gauchisme culturel, qui, importé des universités américaines dans les années 60, finit par contaminer la gauche française en prétendant émanciper l’individu de toutes les déterminations culturelles héritées au fil des siècles. Le fantasme d’une nature pure, dépolluée de tout héritage culturel, constitue la trame de cette gauche culturelle, qui en finit par vouloir s’affranchir également de la nature conçue comme le dernier obstacle au plein assouvissement des désirs individuels. Le wokisme s’inscrit directement dans cette logique qui revisite l’histoire de l’humanité en y opposant dominants et dominés, oppresseurs structurels et victimes innocentes selon une intersectionnalité des luttes mêlant féminisme, idéologie gay, indigénisme et marxisme.
En regard, la droite souffre d’un handicap structurel : elle n’existe qu’en miroir d’une gauche qui donne le ton de la vie politique et prétend incarner le sens de l’histoire, reléguant la droite dans une posture de réaction à cette dynamique d’émancipation perpétuelle. La droite sera donc réactionnaire ou conservatrice, c’est-à-dire qu’elle sera souvent dans les faits une gauche à retardement. « Le monde s’est divisé entre conservateurs et progressistes, explique Chesterton. L’affaire des progressistes est de continuer à commettre des erreurs. L’affaire des conservateurs est d’éviter que les erreurs ne soient corrigées ». C’est le fameux effet cliquet des réformes sociétales portées par la gauche, mollement défendues par une droite qui s’y rallie ensuite, donnant ainsi raison à la gauche.
Surtout, le cadre structurant de la vie politique française reste défini par la gauche. C’est elle qui s’estime dépositaire de l’héritage républicain et désigne ceux qui ont le droit de s’en revendiquer, reléguant hors de toute légitimité politique ceux qu’elle pourfend de sa vindicte. Toute renaissance d’une droite libre et indépendante supposera donc au préalable de remettre en cause le processus de légitimation politique mis en place par la gauche puis de lui opposer, sur le fond, une doctrine qui puisse susciter une force d’attraction aussi forte que le progressisme sociétal.
Benoît Dumoulin






