Tribune de Benoît Dumoulin pour Aleteia.
Faut-il vider l’espace public de toute référence anthropologique et culturelle commune pour faire l’unité d’un peuple ? Pour Benoît Dumoulin, auteur de « Quelle laïcité pour demain ? » (Boleine), c’est faire fausse route de croire qu’on peut se prémunir contre l’islamisme et les idéologies avec cette conception de la laïcité.
Il peut être tentant, quand on veut lutter contre la fracturation de notre société, menacée par le séparatisme islamiste de certains quartiers, de considérer la laïcité comme un outil idéal qui gommerait les aspérités du tissu social et garantirait un minimum d’unité entre les citoyens. On vante à ce titre les vertus du modèle français reposant sur une laïcité intransigeante qui permettrait de contenir les tensions communautaires en les reléguant dans l’espace privé. Et l’on compare ce modèle à celui qui prévaut dans les pays anglo-saxons où une conception libérale de la liberté religieuse fondée sur la reconnaissance publique de tous les choix individuels débouche sur un multiculturalisme qui menace la cohésion sociale.
Le primat de la conscience
Ceci explique la surenchère de propositions, à droite, visant à étendre le principe de neutralité religieuse, initialement cantonné à l’État, à la société tout entière. C’est ainsi que Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan ont proposé d’interdire le voile dans l’espace public, ce que Laurent Wauquiez réserve pour les seules mineures. Quant à Bruno Retailleau, il affirme vouloir modifier la constitution pour y faire ajouter la phrase suivante : « Nul ne peut se prévaloir de sa religion, de ses croyances, de ses origines, pour échapper à la règle commune. » On comprend l’intention, mais ce propos peut justifier toutes les mesures liberticides à l’encontre des religions et remet en cause le primat de la conscience humaine sur la loi civile.
C’est faire fausse route de penser que l’on peut se prémunir contre l’islamisation de la société au moyen de la laïcité. Les mœurs d’un peuple ne se décrètent pas par la loi. C’est le lent et patient travail de pénétration des mœurs françaises au sein des populations immigrées qui pourra changer en profondeur les cœurs, comme le soulignait Charles de Foucauld à René Bazin, dans une lettre prémonitoire qu’il lui adressait en 1916 au sujet de l’Algérie. Encore faudrait-il pour cela que l’Occident véhicule une image de l’homme — et de la femme — qui suscite attraction et désir de ressemblance chez les populations qui le découvrent. Fut un temps, pas si lointain, où les femmes maghrébines enlevaient d’elles-mêmes leur voile pour ressembler aux Européennes quand leurs maris s’habillaient à l’occidentale par souci d’ascension sociale. La laïcité française comporte à ce titre quelque chose d’artificiel, comme s’il s’agissait de garantir une unité de façade tout en contribuant à braquer inutilement les populations musulmanes.
Un exercice de soustraction
Car, s’agissant des situations qui posent problème — un voile porté en guise d’étendard politique ou afin de perturber le fonctionnement d’une compétition sportive — il est toujours possible de recourir à la notion de trouble à l’ordre public pour justifier une interdiction, ce qui permet de porter une appréciation in concreto des situations, loin des généralités abstraites du principe de laïcité que l’on invoque souvent comme cache-sexe d’une réalité que l’on n’ose pas nommer.
De plus, la laïcité française nous désarme culturellement car étant par essence un exercice de soustraction, elle contribue à vider l’espace public de notre culture, ce qui fait le lit de l’islamisme et des idéologies. C’est ainsi qu’au nom de l’article 28 de la loi de 1905 qui interdit les symboles religieux dans l’espace public à l’exception des églises et des cimetières, des recours juridictionnels sont intentés à l’initiative de la Fédération de la libre pensée afin de retirer des emprises publiques les croix de calvaire, les crèches de Noël, les statues de la Vierge, de l’archange saint Michel (Sables d’Olonne) ou des saints locaux, entraînant ainsi un sentiment de dépossession culturelle chez nos contemporains qui, quelle que soit leur religion ou leur absence de religion, restent attachés à leurs traditions. Or, c’est en déracinant les citoyens qu’on les rend malléable à toutes les idéologies.
Un fondement anthropologique stable
Aujourd’hui, on demande à la laïcité de constituer le ciment du vivre-ensemble alors qu’elle n’est qu’un principe de soustraction qui ne comportera jamais le degré d’attractivité d’une culture ou d’une religion, et ne suffira pas à dire qui nous sommes. La laïcité sépare là où la religion relie. C’est pourquoi, elle doit rester un moyen et non devenir une fin en soi sans quoi elle sombre dans l’idéologie et se retourne contre l’objectif qu’elle est censée servir.Une saine laïcité est un équilibre qui vise à prévenir les tensions par la neutralité religieuse de l’État afin de garantir la paix civile dans une société pluraliste, en permettant à toutes les composantes de la société de se reconnaître en elle. Mais la neutralité religieuse de l’État ne signifie nullement que celui-ci puisse s’affranchir de tout fondement anthropologique stable qui puisse inspirer sa vision et guider son action. L’État, même neutre sur le plan juridique, doit rester ouvert à la transcendance d’une loi naturelle qui, in fine, s’enracine dans les profondeurs spirituelles du cœur humain.






